Oscar Strauss

Pour Oscar Straus, la valse ne connaîtra pas de frontières, la vie non plus. Il séjournera partout où elle rayonne, à Vienne, Berlin, Paris ou Hollywood ; elle sera chanson, opérette, film ou tout simplement valse. Oscar Straus, s'il est bien un ambassadeur merveilleux de l'esprit viennois, possède aussi cette qualité de musicien du monde que justifie pleinement la renommée de ses refrains.

Il naît à Vienne le 6 avril 1870 dans un milieu aisé. Il commence à composer dès l'âge de onze ou douze ans, motivé par la fréquentation des théâtres où il accompagne sa famille. Parmi ceux-là la coquette salle de l'An-der-Wien où il sera si souvent représenté. Turbulent, fugueur, mais étonnement doué, Il étudie pendant trois ans avec Hermann Grädener. A vingt ans, il gagne Paris, mais il n'y travaillera pas, comme il l'avait prévu, avec Léo Delibes qui s'éteint au moment de l'arrivée du jeune homme dans la capitale. Il décide alors de s'installer à Berlin. Il devient l'élève de Max Bruch, mais doit aussi voler de ses propres ailes.

Devenu chef d'orchestre, il parcourt l'Allemagne, s'arrête quelque temps à Hambourg où il est l'assistant de Malher, avant de revenir se fixer à Berlin. Dilettantisme, mais mûrissement aussi, caractérisent cette période de formation ; Straus rencontre tout ce qui compte dans la vie musicale d'alors : des compositeurs comme Fall ou Schönberg, les librettistes à la mode parmi lesquels, ultérieurement, il choisira le fameux Rideamus prêt à lui confier des textes de chansons et qui lui fournira les premiers livrets d'opérette. Attiré par les planches, il crée un cabaret, Ueberbrettl où lui-même au piano, Bozena Bradzky comme interprète, font courir un public complice de leur verve endiablée.

Oscar Straus pensait, bien sûr, à l'opérette, mais il hésitera un peu toute sa vie entre Berlin et Vienne, faisant de cette dernière ville le cadre de ses premières créations.

Sur l'esprit de l'opérette, Straus est beaucoup moins hésitant ; pourquoi ne pas reprendre la tradition d'Offenbach ? Rideamus lui fournit un livret et l'affaire est conclue; mais la parodie de la mythologie germanique, qui est le sujet des Die lustigen Nibelungen ("Les Joyeux Nibelungen") n'enchante guère le public trop sérieux du Carltheater. Les ouvrages suivants sont mieux accueillis, mais ce n'est pas encore le succès. Pourtant ce dernier ne tarde pas à venir. Le 2 mars 1907 - Straus a 37 ans -, Vienne applaudit Ein Walzertraum ("Rêve de Valse", créée à Paris à l'Apollo en 1910) : sa prodigieuse carrière commence.

L'année suivante, une polémique s'instaure avec George-Bernard Shaw dont Straus adapte, à sa façon, The Arms and the Man mais elle n'empêchera pas Der Tapfere Soldat ("Le Vaillant Soldat", qui deviendra "Le Soldat de Chocolat") de faire son chemin de Vienne à Broadway, en passant par la France et l'Angleterre où le célèbre humoriste désavoue l'ouvrage dont les principaux numéros seront repris en 1941 pour un film de la Métro. Il serait fastidieux d'égrener toutes les œuvres qui vont se succéder alors jusqu'au départ de Straus pour Berlin en 1919. On retiendra pourtant un opéra-comique, donné à Berlin puis à l'Opéra Populaire de Vienne en 1909, Das Tal der Liebe ("La Vallée de l'Amour"), et toute une série d'ouvrages plus légers dont les seuls titres traduisent assez bien le registre: Mein junger Herr ("Mon jeune Monsieur") et Die Kleine Freundin ("La Petite Amie") en 1910. Rund um die Liebe ("Autour de l'Amour"), Die Schöne Unbekannte ("La Belle inconnue") en 1915, Liebesräuber ("Charme d'Amour") en 1916, Nachtfolter ("Le Phalène") en 1917, Die Galante Markgräfin ("La Comtesse galante") et Die Dorfmusikanten ("Le Musicien du Village") en 1919. Le climat a bien changé à Vienne ; pourtant la valse y règne toujours, en souvenir sans doute du temps qu'elle fait nostalgiquement retrouver.

À Berlin, Straus compte bien se renouveler. Il n'y parvient pas exactement, même si ses nouveaux ouvrages intègrent une composante plus grave et témoignent de l'étonnante capacité à exploiter des ressources toujours plus diverses. Il donne ainsi en 1920 au Berliner Theater Der Letzte Walzer ("La Dernière Valse") avec une de ses interprètes de prédilection, Fritzi Massary. Suivront en 1923 Die Perlen der Cleopatra ("Les Perles de Cléopâtre") avec Richard Tauber, le futur créateur du Pays du Sourire, en 1925 l'excellente Riquette et Die Teresina ("La Térésina") donnée, peu après sa création berlinoise, à Lyon et dans le monde entier.

Voici Oscar Straus à Paris. Il compose spécialement pour le théâtre Edouard VII, Mariette, donnée en 1928 avec Yvonne Printemps et Sacha Guitry. Mais se sent-il devenir trop parisien et veut-il une nouvelle fois ne pas céder aux routines pour être attiré par l'expérience américaine annoncée par les blues que contenait déjà son Die Köningen joué quelques mois plus tôt à Berlin ? Quoi qu'il en soit, c'est ni plus ni moins à Hollywood qu'il décide de s'établir. Sitôt arrivé, il remanie Mariette pour l'écran et se lance dans la musique de films, démontrant ainsi l'aspect vraiment protéiforme de son génie.

Married in Hollywood et One hour with you de Lubisch avec Maurice Chevalier et Jeanette Mac Donald marquent indéniablement le talentueux passage de Straus par Sunset Boulevard. La scène l'attire à nouveau et voilà notre compositeur de retour à Berlin. Fritzi Massary obtient un nouveau succès dans Eine frau die Weiss wass Sie will en 1932.

Pourtant Oscar Straus, en tant que juif, ne peut rester à Berlin sans être persécuté. Il quitte la ville de ses débuts et s'installe à Vienne, puis à Zürich. C'est dans cette dernière ville qu'il fait représenter pour la première fois Drei Walzer ("Les Trois Valses") qui triompheront à Paris avec Yvonne Printemps et Pierre Fresnay en 1937. En 1939, après divers périples, il séjourne en France d'où il part, une nouvelle fois, pour les Etats Unis. La musique de film l'occupe à nouveau et c'est d'un film français, La ronde, qu'est extraite une des pages les plus célèbres du compositeur. C'est aussi outre-Atlantique qu'il apprend la mort de sa femme, de son fils et de sa belle fille survenue à la suite de la déportation de sa famille.

Après la guerre, en 1948, Oscar Straus rentre en Autriche ; en 1950, il fait encore représenter lhr erste Walzer. C'est le 11 janvier 1954 qu'il s'éteint à Bad-Ischl. Six ans plus tôt Franz Lehár était mort dans cette même ville.

L'auteur de Rêve de Valse est certainement l'un des compositeurs d'opérette qui s'est le plus intéressé au cinéma et son nom reste associé aux "musicals" des meilleurs faiseurs. Les studios, ce sont ceux souvent mythiques d'Hollywood où Straus séjourne. Quant aux noms des cinéastes avec qui il a travaillé, ils sont prestigieux, qu'il s'agisse de Lubisch pour One hour with you ("Une heure avec toi") en 1932 ou Max Ophuls pour De Mayerling à Sarajevo en 1939 et La Ronde en 1951. N'oublions pas de citer ses principales opérettes portées à l'écran (La Dernière Valse de Léo Mittler en 1934 ou Le Soldat de Chocolat de Roy Del Ruth en 1941). Enfin, comble de l'ironie, notre Rêve de Valse, avant d'être sonorisé, par Lubitsch, a été un film... muet ! C'était en 1929.

 

Et bien entendu Trois Valses, film français de Ludwig Berger (1938) avec Yvonne Printemps et Pierre Fresnay certes, mais également Henri Guisol, Jane Marken et Jean Périer, le créateur, quarante ans auparavant de Véronique.

 

(d’ après ANAO-Opérette, 62 rue Blanche, 75009 Paris)